Somalistan ?

300 moto attentat

Le shilling somalien (SoSh) continue sa chute et bat un record en 2001 avec un taux de change de 20 000 pour un dollar. Dans les zones qu’ils contrôlent, les différents groupes armés font régner leur ordre politique et militaire, et les affrontements sporadiques continuent de faire de nombreux morts parmi la population. Les alliances politiques se sont redéfinies et il existe dorénavant trois acteurs principaux : le Gouvernement Fédéral de Transition (GFT), une coalition réfractaire, et l’Union des Tribunaux Islamiques (UTI). Ces derniers vont progressivement s’imposer…

Puntland, Galmudug, Jubbaland & les autres

Les intérêts américains sont frappés deux fois par des attentats sanglants à la voiture piégée en 1998 contre leurs ambassades au Kenya et en Tanzanie, qui font des centaines de morts et des milliers de blessés parmi la population. Ces attentats sont revendiqués par l’Armée islamique de libération des lieux saints, considérée proche de la mouvance d’al-Qaïda. Puis un bateau chargé d’explosifs endommage un navire de la marine américaine au Yémen en 2000. Après la découverte de la participation de Somaliens à la logistique des attentats au Kenya et en Tanzanie, et les attentats du 11 septembre 2001 contre les deux buildings new-yorkais, les autorités américaines décident de renforcer leur surveillance de la Corne de l’Afrique. Rapidement, les avoirs financiers de la hawilad al-Barakat aux États-Unis sont gelés et l’Union Islamique est ajoutée à la liste des organisations terroristes. Al-Barakat est accusée de servir aux transferts de fonds finançant le « terrorisme islamiste international » et l’achat des armes. Si ce gel des fonds complique les activités des groupes et des milices armées, il perturbe surtout les transferts d’argent destinés à la survie de nombreux Somaliens. En effet, al-Barakat est la hawilad la plus importante, ayant le plus de bureaux à l’étranger – en Europe et aux États-Unis principalement. Cela déstructure temporairement la fragile économie somalienne, le temps que les autres hawilad prennent la place laissée vacante. Bien que l’Union Islamique n’ait que des objectifs nationaux et soit plutôt une organisation somali anti-éthiopienne, le mouvement est classé parmi les ennemis des Américains, le fameux « axe du mal », sous la pression de leurs alliés éthiopiens. Ceux-ci alimentent la construction d’un discours sur la présence d’al-Qaïda dans la Corne de l’Afrique pour obtenir une aide dans leur lutte, locale, contre les opposants somali à leur politique régionale. En 2002, sous le regard attentif de la France, un accord est signé entre Djibouti et les États-Unis afin de permettre l’installation d’une base militaire pour les opérations spéciales dans la région et la surveillance des réseaux islamistes locaux.

Pour contrer le pouvoir des Tribunaux Islamiques et l’émergence du GNT, l’Éthiopie soutient dès 2001 la création d’une coalition de groupes armés somaliens. Ce Conseil pour la Restauration et la Réconciliation en Somalie (CRRS) regroupe le Puntland, trois factions de Mogadiscio, une partie des Ogaden du Mouvement Patriotique Somali (MPS), le Front National Somali (FNS) et l’Armée de Résistance Rahanweyn (ARR). Néanmoins, le MPS et le FNS se fondent dans une Alliance de la Vallée du Jubba (AVJ) qui proclame l’autonomie du sud de la Somalie, le Jubbaland. En 2002, c’est l’ARR qui annonce à Baïdoa un État du sud-ouest de la Somalie. Le dirigeant de l’ARR est désigné président de cette autorité autonome. Cette même année, se tient au Kenya une nouvelle conférence de paix lors de laquelle un projet d’État fédéral est élaboré. Des représentants du Puntland, du Jubbaland et de l’ARR y participent. Entre 2002 et 2004, des accrochages armés sporadiques opposent toujours le Somaliland et le Puntland à propos des provinces habitées par des Darod dans l’est du Somaliland. Après des affrontements directs entre les deux armées, chacune se retire. Les régions convoitées se retrouvent dans une telle situation qu’elles sont autonomes de fait. À la suite des discussions entamées deux années plus tôt au Kenya et de petits arrangements, un Gouvernement Fédéral de Transition (GFT) est mis en place courant 2004. Le Somaliland, qui a confirmé son choix de l’indépendance en 2001 lors d’un référendum, ne participe pas aux discussions. En octobre le « président » du Puntland, Abdullah Yusuf, est élu président de la Somalie par ce GFT. Les troupes éthiopiennes et les militaires du Puntland forment le gros des combattants. Aussitôt le nouveau président demande l’envoi de troupes étrangères afin de mettre fin à l’hégémonie grandissante de l’Union des Tribunaux Islamiques et de ses milices. Mais pour l’instant, elles n’arrivent pas. À Mogadiscio, les affrontements sont réguliers et toujours aussi meurtriers pour la population. Contrairement à beaucoup de groupes armés, les milices islamistes prennent garde de préserver « au mieux » la population lors de leurs attaques en choisissant leurs cibles et les moments les plus propices pour frapper leurs ennemis sans pertes collatérales. Ce qui augmente leur capital sympathie auprès de la population. De plus en plus de commerçants et d’hommes d’affaires s’éloignent des milices « claniques » pour leur préférer à partir de 2005 l’Union des Tribunaux Islamiques, qui a su pacifier les zones qu’elle contrôle. L’Éthiopie est inquiète de la montée en puissance de ces concurrents directs à ses projets d’installer en Somalie un pouvoir allié. Elle renforce son soutien au GFT. De la même manière, les Américains s’emploient à traquer ceux qu’ils considèrent proches d’al-Qaïda, devenu depuis le 11 septembre 2001 le prétexte à toutes les interventions militaires ou à la politique de soutien aux hypothétiques alliés « anti-islamistes ». En Somalie, avec l’aide d’hommes d’affaires locaux, ils financent une coalition nommée Alliance pour la Restauration de la Paix et contre le Terrorisme, constituée de certains groupes armés participant au GFT, dont quelques proches de certains tribunaux islamiques « modérés ». Des miliciens somali sont même engagés pour tuer des personnes désignées terroristes par les militaires américains. Quant au financement et à l’armement de l’UTI, les pays du Golfe sont régulièrement montrés du doigt.

carte2006En février 2006 à Mogadiscio, cette coalition « anti-terroriste » attaque les milices de l’Union des Tribunaux Islamiques. Mais elle perd les combats et est défaite en juin. Pour la première fois depuis le début de la guerre civile, toute la ville de Mogadiscio se retrouve sous l’autorité d’un seul et unique groupe. Les miliciens islamistes sont accueillis favorablement par une partie de la population, lasse de la situation. La prise de Mogadiscio par l’UTI enclenche une extension rapide de ses miliciens vers le sud et l’ouest du pays. De nouveaux tribunaux islamiques apparaissent dans plusieurs villes et demandent aussitôt l’aide de l’UTI. Ne disposant pas des moyens politiques et militaires pour s’y opposer, pendant trois mois le Gouvernement Fédéral de Transition (GFT) se contente de regarder et de prendre acte de l’avancée de l’UTI. Il y a des affrontements mais aussi des redditions. En août, au sud du Puntland, s’instaure une administration autonome. Contraction du nom des deux provinces – Galgudud et sud-Mudug – le Galmudug est habité essentiellement par des Habar Gedir. Le même clan dominant au sein de l’UTI. Dirigée par un proche du GFT, cette nouvelle administration naît en réaction à l’avancée des miliciens des Tribunaux Islamiques et ne réclame donc pas de reconnaissance internationale. Son projet reste celui d’une Somalie unique. Début décembre, l’UTI domine tout le sud jusqu’à la frontière kényane. À l’ouest, seules les régions frontalières restent sous le contrôle du GFT et de ses alliés éthiopiens. Malgré des critiques internes, les tentatives de négociations continuent entre certains dirigeants politiques de l’UTI et des membres du GFT. Cette tactique est très critiquée par des combattants et la direction militaire des Tribunaux Islamiques. Officiellement, la charia – loi islamique – est appliquée dans tous les territoires sous le contrôle de l’UTI, mais il n’y a pas de consensus, ni de décisions collectives ou centrales. Ainsi les interdictions du khat, du sport, du cinéma, de sortir seule pour une femme ou de l’exportation de charbon de bois – écologie ou économie !? – sont des décisions locales qui ne sont donc pas appliquées partout. Toujours à l’écoute du discours somalo-éthiopien sur le « péril islamiste », les Américains renforcent leur aide financière et logistique. Aucune des négociations n’aboutissant, le GFT et ses alliés lancent une contre-offensive à la fin de décembre 2006 . L’Éthiopie est historiquement considérée comme l’ennemie proche, associée à l’expansion du christianisme. Cette alliance du GFT avec ce pays – et de surcroît avec les Américains – suscite une méfiance et une hostilité de la part de nombreux Somali. La résistance n’est pas seulement celle des combattants armés : certaines rues de Mogadiscio sont sabotées par des habitants pour empêcher l’avancée des troupes, par exemple. Les combats font des milliers de morts et de blessés parmi les combattants islamistes et la population. L’aviation et l’artillerie lourde viennent à bout des poches de résistance. Les villes tombent les unes après les autres. Près d’un tiers des habitants de Mogadiscio fuient les quartiers bombardés. Après la reprise de la capitale par le GFT, les milices islamistes se réfugient dans le sud vers Kismayo, la région contrôlée par l’Alliance de la Vallée du Jubba (AVJ).

carte2006finDès janvier 2007, Abdullah Yussuf, le président du GFT, demande le déploiement d’une force de maintien de la paix en Somalie sous les auspices des États membres de l’Union Africaine et de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), qui regroupe la Somalie, l’Éthiopie, le Kenya, l’Ouganda, le Soudan, l’Érythrée et Djibouti. L’accord stipulant qu’aucune armée d’un des pays de l’IGAD ne doit se déployer sur le sol somalien, l’Éthiopie annonce le retrait rapide de ses troupes et l’Union Africaine décide de l’envoi d’une force de 8000 hommes, appelée Mission de l’Union Africaine en Somalie (AMISOM). Une nouvelle conférence de paix est organisée en juillet mais l’absence de l’UTI ne permet pas de trouver un accord. Dans le nord, une portion de la région de Sanaag que se disputent le Somaliland et le Puntland se proclame autonome sous le nom de État Makhir de Somalie, avec comme capitale Badhan. Les Darod Warsangali ne supportent plus d’être pris entre deux feux, de subir les combats et d’être exclus des décisions d’accorder des concessions pour des recherches de pétrole et donc de ses hypothétiques retombées financières. Une administration et un parlement sont rapidement mis en place. Une quarantaine de sièges parlementaires se répartissent proportionnellement entre les lignages Warsangali, les autres étant pour les minorités, les Dir et les femmes, qui en obtiennent respectivement deux et cinq. Cette nouvelle administration de Makhir souhaite ainsi se démarquer de la volonté indépendantiste du Somaliland et se rapprocher du Gouvernement Fédéral de Transition.

Dieu & maîtres

Dans la plupart des pays où l’islam est présent, « l’expression politique de l’islam », l’islamisme, s’effectue dans un spectre allant de l’équivalent de la démocratie-chrétienne aux plus intégristes, des démocrates pacifistes aux plus violents, des « mauvais croyants » aux plus pieux… Malgré des tentatives de fédérer les quelques groupuscules islamistes les plus radicaux dans le début des années 90, seule l’Union Islamique émerge dans le conflit en Somalie. Son positionnement politique est exclusivement une mise en avant d’un islam traditionnel somali en danger face à l’hégémonie d’une Éthiopie chrétienne. Le discours mélange nationalisme somali et islam traditionnel. Pour autant, la Somalie n’échappe pas à la diffusion de visions rigoristes de la religion et des pratiques politico-militaires des islamistes « radicaux » du reste du monde. Dès les premiers Tribunaux Islamiques à Mogadiscio, les tensions existent entre différentes applications des règles de l’islam. Allant parfois jusqu’à des affrontements armés entre milices « traditionalistes » et « rigoristes », entre « modérés » et « radicaux » comme il est courant d’entendre. Les Gens de la Sunna et de la Communauté (Ahlu Sunna wal Jamaa) est un de ces groupes « modérés ». Fondé pendant la première décennie de la guerre civile, il regroupe des tendances issues de l’islam des confréries et s’oppose à une application de la charia par les plus « radicaux ». Avec l’unification des Tribunaux sous le nom d’UTI, des milices islamistes de différentes « tendances » se côtoient tant bien que mal sous un commandement politique commun. Même si l’UTI est la plus importante des organisations islamistes somali, elle n’est pas la seule. Plusieurs groupes dans le sud du pays ont reconnu son autorité politique et adopté l’appellation UTI. Après l’offensive du GFT et des Éthiopiens, ces groupes s’autonomisent de nouveau. Sous le parrainage de l’Érythrée, ce qu’il reste de l’UTI et des milices de Mogadiscio s’unissent dans l’Alliance pour la Re-libération de la Somalie (ARS). En même temps qu’elle combat les forces du GFT, une partie de cette alliance continue de négocier. L’un d’eux, le « modéré » Sharif Ahmed, ancien dirigeant de l’UTI, participe aux conférences de paix de 2008 et 2009 à Djibouti. Il est élu président du GFT en janvier 2009, succédant ainsi à Abdullah Yusuf. L’ARS ne survit pas à ses contradictions. C’est la fin de l’Union des Tribunaux Islamiques.

La mouvance islamiste est secouée par l’attaque du GFT et le ralliement d’une partie des siens à ce gouvernement. La division se fait autant sur des oppositions de choix tactiques que sur des visions différentes de l’islam. Entre 2006 et 2009, quelques groupes armés islamistes se battent contre les forces du GFT dans la mésopotamie et dans le Jubbaland au sud. Peu sont présents au nord de Mogadiscio. Située essentiellement dans la mésopotamie, al-Shabaab (La Jeunesse) est l’une des milices de l’UTI. Peu à peu, dans le début des années 2000, cette milice a réussi à devenir l’une des plus importantes. Elle dispose de nombreux combattants – issus de différents clans – qui imposent militairement un islam rigoriste. Lors de la débâcle de l’UTI, elle refuse toutes les négociations et déclare la « guerre sainte » aux Éthiopiens et au gouvernement impie. Elle s’impose progressivement et incorpore d’autres milices islamistes plus petites. Renommé Mouvement de la Jeunesse Combattante (Harakat al-Shabaab al-Mujahideen, souvent simplement appelé al-Shabaab), ce groupe lance de multiples opérations militaires et autres commandos-suicides contre le GFT et les militaires éthiopiens ou l’AMISOM dans tout le pays. Les morts et les blessés sont à chaque fois très nombreux, surtout parmi la population. Les succès militaires d’al-Shabaab se multiplient et il étend son territoire vers le Galmudug, toujours autonome. Regroupant maintenant plusieurs milices « modérées » de l’UTI, les Gens de la Sunna et de la Communauté (Ahlu Sunna wal Jamaa) affronte et chasse les forces du MJC. Plus au sud, le MJC prend Kismayo, la troisième ville du pays, en août 2008, et étend ainsi son autorité vers la côte. Dans les zones sous son contrôle, il instaure une interprétation rigoriste de la charia, ce qui se concrétise rapidement par des mises à mort, des lapidations pour adultère, des amputations pour vols et autres subtilités juridiques. Quelques bombes ensanglantent le Somaliland et le Puntland entre 2008 et 2009, actions revendiquées par le MJC. En réaction à l’élection du président Sharif Ahmed en janvier 2009, quatre organisations islamistes, dont la partie de l’ARS qui refuse de négocier, se fondent dans le Parti de l’Islam (Hizbul Islam), présent dans le Jubbaland, et un peu entre Mogadiscio et le sud du Puntland. Le rapprochement un an plus tard entre le Parti de l’Islam et le MJC incite une organisation composant le Parti de l’Islam à le quitter. Ce Mouvement Raskamboni met alors ses combattants à la disposition du GFT dans la lutte contre les islamistes. Entre 2010 et 2011, un groupe armé islamiste, qui se dit lié à al-Shabaab, attaque régulièrement les militaires dans le nord du Puntland.

Pour faire une petit résumé : Malgré les affrontements permanents, les islamistes du MJC et leurs alliés dirigent la moitié sud de la Somalie – la plus peuplée – à partir de la fin de 2008. Totalement isolée et confrontée à de nombreuses attaques sanglantes, Mogadiscio est tenue difficilement par les forces du GFT et de l’AMISOM. Le Parti de l’Islam contrôle le Jubbaland, près de la frontière kényane, et al-Shabaab le reste. Des divergences apparaissent au sein de ce dernier lors des discussions sur la mise en place d’un État islamique. Al-Shabaab se scinde temporairement en deux. Al-Shabaab, proprement dit, se maintient de part et d’autre du Jubba. L’autre faction se situe dans la mésopotamie. Derrière ces divergences politiques – qui ne sont pas des ruptures – certains croient voir aussi un affrontement entre, d’une part, des Isaaq (du sud) d’al-Shabaab, et d’autre part, des Hawiye et des Rahanweyn. Face à ces coalitions islamistes mouvantes, les forces armées du GFT sont alliées à des combattants des Gens de la Sunna et de la Communauté, du Puntland et du Galmudug. Et depuis 2010, à ceux du Mouvement Raskamboni, dans la province de Gedo, à la frontière éthiopienne du Jubbaland.

Difficile d’avoir une lecture clanique des positionnements politiques et des alliances entre les groupes islamistes. Les premières milices de l’Union des Tribunaux Islamiques à Mogadiscio à la fin des années 90 étaient composées quasi exclusivement de combattants issus des différents clans Hawiye. L’extension de l’UTI et le ralliement de certaines régions multiplient le nombre de Dir, de Rahanweyn et de Bantou dans les rangs de ces milices. Malgré des dominantes claniques parmi tous les groupes islamistes, les combattants et leurs dirigeants sont de toutes origines. Et comme dans tous les conflits du monde, des volontaires étrangers rejoignent les rangs des combattants. Globalement, le discours est axé sur une critique des clans en tant qu’obstacle à l’unité des croyants et porteurs de traditions contraires à une interprétation rigoriste de la loi islamique. Le GFT et ses soutiens sont désignés comme d’abjects impies collaborant aux forces chrétiennes…

Nouvelles frontières & projets unitaires

carte2009Les frontières aussi se sont modifiées. Autoproclamé indépendant du Somaliland depuis 2007, l’État Makhir de Somalie intègre le Puntland en début 2009. Depuis mai 2008, le Sool, une région du Somaliland au sud et à l’ouest du Makhir s’est proclamée autonome sous le nom d’État de la région Nord (Northland). Cette nouvelle entité regroupe les territoires habités par des Darod Dulbahante. Finalement, cet État rejoint lui aussi le Puntland en 2009. Une autre région habitée par des Darod Dulbahante à l’ouest du Somaliland, le Cayn, résiste timidement depuis 2007 aux troupes somalilandaises et du Puntland. Dans l’est du Somaliland, c’est l’Awdaland qui proclame son indépendance en 2009. Plus au sud, le Galmudug est toujours une entité autonome mais liée au GFT. Tout comme le Himan et Heeb, au sud du Galmudug, autonome depuis 2008. Même s’il perd une partie de son territoire, le Somaliland reste en dehors des négociations et des affrontements dans l’ex-Somalie. À partir de 2010, le Puntland se distancie du GFT et reprend son autonomie politique. La partie du Jubbaland contrôlée par le Mouvement Raskamboni se déclare elle aussi autonome. L’année suivante, les Darod Dulbahante de l’ex-État autoproclamé de la région du Nord et de la région de Cayn s’unissent pour former le Sanaag Sool Cayn (SSC) sous la direction du Mouvement Unioniste Somali du Nord (MUSN). Ils prennent ainsi leurs distances vis-à-vis d’un Puntland indépendantiste, majoritairement Majerteen. SSC qui se transforme en État Khatumo de Somalie.

La multiplication de ces autonomies autoproclamées n’est pas un nouvel éclatement. Tous ces micro-États se placent dans le cadre de la constitution fédérale du GFT. Chacun participe aux nouvelles institutions et anticipe un futur statut dans une Somalie réunifiée. La plupart mettent en place des administrations et des forces de maintien de l’ordre. Seuls le Somaliland et le Puntland ont toutes les structures d’un État constitué : justice, prison, armée, gouvernement, élections et administration. Selon les critères des gouvernants occidentaux, ils peuvent être considérés comme de bons élèves ! Leurs dirigeants se vantent même de stabilité politique et économique, de multipartisme et de démocratie. À l’exception du Somaliland qui a toujours sa propre monnaie, toutes ces entités autonomes utilisent le shilling somalien (ShSo) – côté à quinze pour 1 dollar US en 2013. Alors que pendant les années 90 la logique de groupes politiques s’entrecroisait avec les appartenances claniques, ce début de XXIéme siècle laisse entrevoir une autre forme de recomposition. Comme à chaque fois, toutes ces déclarations d’autonomie ont été précédées de longues discussions – les shir – entre les politiciens, les anciens, les intellectuels, les hommes d’affaires, les commerçants, les religieux… Bref tous ceux qui se destinent à exercer le pouvoir. Le discours de légitimation mêle maintenant appartenance clanique et affirmation d’un héritage d’États ou de sultanats somali passés. Ainsi, l’Awdaland tient son nom du sultanat d’Adal et regroupe tous les Dir du Somaliland, ce dernier s’appuyant sur les frontières coloniales et ne regroupant de fait que des Isaaq. L’État Khatumo rassemble les Darod Dulbahante et se prend à rêver au sultanat des Derviches. Le Makhir est le nouveau sultanat des Warsangali. Et le Puntland celui des Majerteen. Le Galmudug des Hawiye Habar Gedir se remémore le sultanat d’Hobyo… Ainsi, ce ne sont plus seulement les représentants des clans qui participent aux institutions du GFT mais ceux d’autorités (auto-)légitimées historiquement et fondées à être les nouvelles bases de la répartition des pouvoirs, des frontières administratives et politiques internes de la future Somalie. Certains aiment y voir un processus semblable à celui qui a permis de mettre en place les Émirats Arabes Unis à partir d’appartenances tribales et d’héritages de petits sultanats et émirats locaux, économiquement et démographiquement disparates.

Anti-terrorisme international & politique régionale

Après les attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis se sont lancés dans ce qu’ils ont appelé une « guerre contre le terrorisme international ». Pour cela, ils renforcent leurs alliances politiques ou leur aide militaire aux pays suspectés d’abriter des viviers de ce terrorisme. Depuis la mise en cause de Somaliens dans les attentats de 1998 au Kenya et en Tanzanie, la Somalie est particulièrement surveillée. Fin 2001, le mouvement islamiste l’Union Islamique est ajouté sur la liste noire américaine des organisations terroristes et les avoirs de la hawilad al-Barakat aux États-Unis sont bloqués et ses activités interdites. Le premier parce que l’un des supposés terroristes impliqués dans les attentats de 1998 a appartenu à ce mouvement, et la seconde parce qu’elle est accusée de servir de relais au financement du terrorisme. Ces mesures font aussi écho au discours anti-islamiste et anti-terroriste de l’Éthiopie, principale cible de l’Union Islamique. Les deux attentats anti-israéliens de 2002 au Kenya sont pour les États-Unis une nouvelle preuve de la présence du réseau al-Qaïda dans la Corne de l’Afrique. Ils signent un accord avec Djibouti pour s’installer dans une base militaire à partir de laquelle ils peuvent mener des actions offensives et surveiller la région. Les militaires américains ne sont pas directement présents en Somalie même, mais ils entraînent et équipent les forces éthiopiennes, et financent à Mogadiscio l’Alliance pour la restauration de la paix et contre le terrorisme afin qu’elle s’oppose militairement à la montée en puissance des islamistes. Cette coalition « anti-islamiste » est défaite par les milices de l’UTI. Les Américains passent alors un accord avec l’UTI en 2006 pour qu’elle exécute quelques Somaliens considérés proches des réseaux al-Qaïda. Entre 2007 et 2009, les militaires américains multiplient les opérations commandos sur le sol somalien pour tuer les islamistes qu’ils recherchent. Inscrits en 2008 sur la liste des groupes terroristes par les États-Unis, les islamistes d’al-Shabaab ne cessent de lancer des opérations-suicides contre les forces du GFT ou de l’AMISOM. Les morts sont nombreux parmi la population. Le Kenya aussi est visé par des attentats. Les conflits internes sont de plus en plus vifs et les défections nombreuses au sein de la mouvance d’al-Shabaab. Certains critiquent les choix militaires et le refus total de négocier, d’autres, parfois les mêmes, s’opposent au tournant « jihadiste international » et rigoriste absolu que prennent de plus en plus des composantes d’al-Shabaab. Alors que ce mouvement reconnaît pour la première fois, courant 2010, qu’il entretient des liens avec les réseaux al-Qaïda, fin décembre, la plupart des mouvements constituant le Parti de l’Islam se séparent d’al-Shabaab, critiquant sa dérive politico-religieuse. Pour autant, la décision de renommer le Mouvement de la Jeunesse Combattante en al-Qaïda en Afrique de l’Est reste sans suite. De cette séparation, naît une nouvelle administration autonome, l’Azanie, dans le sud-est du Jubbaland à la frontière avec le Kenya. Le but affirmé est de chasser les islamistes d’al-Shabaab et se rapprocher du GFT.

Le 10 juillet 2010, deux attentats secouent l’Ouganda et font presque une centaine de morts et autant de blessés. Pour al-Shabaab qui revendique ces explosions, elles sont une réponse à la participation de ce pays aux forces de l’AMISOM. Les accrochages entre l’armée kényane et les islamistes se multiplient à la frontière. Depuis le début de cette mission de l’Union Africaine, le nombre de soldats engagés n’a pas cessé d’augmenter, jusqu’à atteindre près de 20 000 en 2011 : Plus de 6000 par l’Ouganda, 5000 par le Burundi, près de 4000 par le Kenya, un millier par Djibouti et un peu moins par la Sierra Leone. D’autres pays africains participent à cette « force de maintien de la paix » en fournissant une aide logistique ou des gradés pour la mise en place et le commandement de l’opération. L’Éthiopie n’est pas en reste. L’essor économique de ce pays nécessite un voisinage pacifié et amical, mais la guerre en Somalie, l’indépendance de la province côtière éthiopienne d’Érythrée en 1993 et la reprise des combats en 1999 n’ont fait que restreindre ses accès maritimes pour les échanges commerciaux. La multiplication des attaques contre des militaires et les institutions du GFT montre l’inefficacité de celui-ci à s’imposer. Sans le soutien de l’AMISOM, il est incapable de se maintenir dans une capitale dont il ne tient réellement que quelques quartiers. En 2011, l’Éthiopie mène quelques attaques sur le territoire somalien, sans un geste de protestation de l’AMISOM. Elle contraint des islamistes « modérés » des Gens de la Sunna et de la Communauté à déposer les armes. À la fin de l’année, officiellement, l’armée éthiopienne lance une vaste opération pour chasser al-Shabaab qui, selon les estimations, compte 5000 combattants, et dans le sud, aidés par l’armée kényane, les militaires du GFT attaquent des bases islamistes.

carte2011Suite à cette offensive armée coalisée contre al-Shabaab, ce mouvement se retire vers le sud de la Somalie dans les zones rurales et perd le contrôle de la plupart des grandes villes. Cette débâcle semble causer de nombreuses dissensions au sein du mouvement islamiste qui a vu les défections et les règlements de compte internes se multiplier. N’étant plus en mesure de lancer des opérations de guérilla, al-Shabaab a changé de stratégie pour s’orienter vers le terrorisme contre tous ses « ennemis impies » : ONU, politiciens ou militaires, étrangers ou somaliens, en Somalie ou au Kenya. Avec comme toujours un mode d’action qui n’épargne pas la population, attentat-suicide ou voiture piégée. La dernière action d’éclat de ce groupe est une prise d’otages dans un centre commercial au Kenya en septembre 2013, qui s’est soldée par la mort de 70 personnes.

Pêche, pollutions & pirateries

La Somalie possède 3000 kilomètres de côtes le long desquelles la pêche est une activité importante, et depuis longtemps pratiquée. Certaines communautés, telles les Bajun bantou dans le sud ou les Jaaji somali dans le centre, sont même spécialisées. Il existe environ une cinquantaine de villes et villages pratiquant quotidiennement la pêche le long des côtes somaliennes. La pêche fournit régulièrement les étals des marchés en divers poissons et langoustes ou alimente les réseaux d’exportation et de mise en conserve. Elle est une part non négligeable de l’activité économique des Somali de la côte. Que ce soit dans le golfe d’Aden ou l’océan Indien, les eaux sont réputées très poissonneuses. Le régime socialiste somalien établit dès le début des années 70 un accord avec l’Union soviétique afin d’exporter les produits de la pêche. Environ 4000 tonnes de poissons et plus de 1000 tonnes de langoustes sont alors exportées chaque année par cette entreprise d’État somalo-soviétique. En 1975, 18 coopératives de pêcheurs sont mises en place afin d’améliorer le secteur artisanal de la pêche qui représente entre 4000 et 8000 tonnes, poissons et langoustes confondus. Au début des années 80, après la rupture entre la Somalie et l’Union soviétique, l’entreprise commune Somalifish disparaît. L’État somalien et des entreprises privées italiennes créent alors Shifco (Somali High’Seas Fishing Company) qui, avec cinq bateaux et un navire-usine, bénéficie d’un accès prioritaire aux eaux somaliennes les plus poissonneuses et d’un « accès privilégié au marché européen ». Mohammed Farah Hassan Aïdid, le futur dirigeant du CSU, est nommé pour en prendre la direction. Dans le secteur de la pêche, hormis Shifco, il n’y a pas de grosses structures mais plutôt une somme de petits pêcheurs – parfois réunis en coopératives – qui vivent du produit de leurs captures et représentent environ 60 % des revenus de la pêche. À elle seule, la ville de Eyl en fournit 10 %.

Le début de la guerre civile et l’effondrement de toute autorité à même de contrôler « ses » eaux territoriales ont suscité la convoitise des bateaux de pêche intensive, venus d’Asie ou d’Europe. Face à la Somalie, ils peuvent discrètement se livrer à des méthodes de pêche interdites dans leurs pays d’origine. Méthodes industrielles qui consistent à utiliser des filets dérivants, à faire une pêche non sélective ou d’une manière générale à surexploiter la zone. Au niveau international, la pêche est un secteur commercial où les plus gros pays « producteurs » se livrent une concurrence sévère. Les bateaux de Shifco sont achetés par un homme d’affaire somali pour la somme de 500 000 dollars. L’entreprise italo-somalienne s’installe alors au Yémen d’où elle tente de maintenir ses activités dans la région. Dès avril 1992, dans l’actuel Puntland, le FDSS arraisonne deux chalutiers taïwanais au large de Bandar Beyla, accusés de piller les ressources halieutiques. Après avoir menacé de condamner les 33 marins, le FDSS se propose d’attribuer lui-même des licences. Voyant son monopole s’effriter, Shifco finance quelques opérations de marins somaliens contre des bateaux étrangers. Elle les incite à donner des renseignements sur leurs déplacements et à se défendre contre eux. Les premiers actes de piraterie sont signalés en septembre 1994 dans le golfe d’Aden. Même des bateaux de Shifco sont attaqués, et en décembre, deux d’entre eux sont arraisonnés par des marins somaliens qui refusent le pillage. Ils sont rendus contre une rançon d’un million de dollars. Les premières cibles de cette piraterie sont de petits chalutiers, principalement asiatiques mais aussi du Yémen et du Kenya, puis au fil des années 90, des bateaux de plus en plus gros sont attaqués. La piraterie est alors autant un acte de protestation et de résistance de pêcheurs somaliens, souvent Warsangali, qu’une nouvelle façon de s’enrichir pour des investisseurs un peu plus fortunés. Dans le Puntland, deux des principaux et plus anciens réseaux sont liés aux intérêts du lignage Issé-Mohamud des Majerteen. Afin de préserver ses activités, Shifco s’allie finalement avec le FDSS qui attribue aussi des licences de pêche à l’entreprise italienne Palmera, à la britannique Afmet, et à la Samico, basée aux Émirats Arabes Unis. Les sociétés de pêche française Cobrecaf et espagnole Pescanova obtiennent respectivement des licences – payantes – auprès de la Samico et de l’Afmet. Si elle n’a pas participé aux combats, la faune aquatique a été d’une certaine manière victime collatérale de cette guerre ! De nombreuses espèces jusqu’alors répandues et largement pêchées disparaissent à un rythme accéléré : sardines, requins et langoustes.

Depuis, les eaux sont devenues moins riches, contraignant les pêcheurs à partir plus longtemps en mer, ou plus loin, pour aller chercher de quoi mettre dans les filets. Idem pour ceux qui sont devenus pirates. Au cours des années 2000, le nombre d’actes de piraterie enregistrés est en constante augmentation. Cette progression du nombre d’actes de piraterie est à mettre en parallèle avec celle de la fréquentation du canal de Suez dans la même période. Les bateaux-containers de plus en plus gros, et donc plus lents, deviennent les nouvelles cibles des pirates qui ne visent dorénavant plus les marchandises mais l’obtention de rançons contre la restitution des bateaux, de la cargaison et de l’équipage. Les navires militaires étrangers des différentes marines nationales, qui jusqu’alors protégeaient les chalutiers – estimés à près de 800 en 2005 – afin qu’ils puissent pêcher tranquillement, se tournent de plus en plus vers des opérations anti-pirates. Malgré l’absence de reconnaissance internationale, le Puntland devient un interlocuteur dans la lutte contre la piraterie. Une intense activité diplomatique se lance entre d’une part les principaux pays occidentaux et asiatiques et d’autre part les pays limitrophes ou issus de la Somalie. Le but est de trouver un accord de coopération militaire pour améliorer la chasse aux pirates, et de coopération judiciaire pour permettre de les juger dans des pays acceptant de les « accueillir ». Des bases terrestres aussi sont attaquées. Face à la pression internationale, le Puntland s’engage rapidement dans la lutte anti-pirates et se dote de milices privées navales, renommées garde-côtes. Dès 2004, de nombreuses opérations sont lancées dans de petits ports afin de déloger les bastions pirates. Beaucoup fuient vers le sud, autour des villes de Hobyo, Eyl ou Harardhere. Cette répression et cette délocalisation poussent quelques petits groupes de pirates isolés à se rassembler, ou du moins, à se tenir au courant des renseignements et possibilités. Mais le tsunami du 26 décembre 2004 qui a dévasté les côtes asiatiques de l’océan Indien a aussi touché la côte nord somalienne sur près de 600 kilomètres. La vague a tué des centaines de personnes, rasé près de 20 000 habitations et, en pleine saison de pêche, détruit de nombreux bateaux et filets. L’eau de mer s’est répandue sur les terres cultivables, a salé l’eau douce et envahi des forêts, déjà mises à mal par l’exploitation de bois et la production de charbon. À cette catastrophe écologique, est venu s’ajouter un risque de pollution industrielle et chimique : D’énormes fûts métalliques, aux contenus inconnus, s’échouent sur des plages somaliennes ou se vident dans la mer. Dès 1994, la journaliste italienne Ilaria Alpi avait enquêté sur l’existence de filières clandestines de déstockage de déchets industriels européens vers la Somalie, grâce aux connexions entre les proches d’Ali Mahdi et des milieux d’affaires italiens, parfois mafieux. Elle et son assistant sont assassinés à Mogadiscio avant d’avoir pu mener leur enquête à terme, dans laquelle Shifco est incriminée pour son rôle dans le trafic de ces produits toxiques. Cette pollution industrielle constatée depuis des années par des pêcheurs somaliens qui remontent dans leurs filets des poissons malades ou déformés est sans doute l’autre cause, avec la surpêche, de la disparition progressive de la faune marine. Malgré les effets dévastateurs du tsunami de 2004, et la quasi-absence d’aide humanitaire, les petites villes côtières et les quelques campements de pirates se reconstruisent doucement. D’une vingtaine en 2003, les actes de piraterie passent à plus d’une centaine en 2008, toujours plus éloignés des côtes somaliennes. La prise de Harardhere en 2006 par les miliciens de l’Union des Tribunaux Islamiques ne change pas grand-chose à la situation. La politique du Puntland contre les petits réseaux de piraterie laisse intacts les plus structurés, ceux liés au pouvoir en place. Malgré la baisse des actes de piraterie en 2008 dans les eaux puntlandaises, les rançons représentent encore 30 millions de dollars, soit le double du budget de cet État. La même année, sur l’ensemble du territoire de l’ex-Somalie, les rançons se montent à environ 100 millions de dollars. Quant aux bénéfices estimés de la pêche illégale par les bateaux occidentaux ou asiatiques, ils se montent à 300 millions de dollars. En novembre 2008, le super-pétrolier saoudien Sirius Star est arraisonné par des pirates au large du Kenya, puis ramené près de Harardhere. Avec une capacité de 2 millions de barils de pétrole (320 000 m3), il est le plus grand navire jamais détourné. Les pirates demandent une rançon de 25 millions de dollars pour libérer les quelques membres d’équipage et restituer le bateau et sa marchandise, respectivement estimés en dollars à 150 millions et à une centaine de millions. Ils en obtiendront trois millions. Des miliciens de l’Union des Tribunaux Islamiques attaquent sans succès la base des pirates. L’avancée militaire d’al-Shabaab et les quelques attaques lancées contre eux mettent un peu à mal les repaires de pirates du sud de la Somalie qui se replient dans les régions côtières au nord de Mogadiscio. En décembre de la même année, huit pays européens mettent en place l’Opération Atalante qui consiste en une politique coordonnée de lutte contre la piraterie au large de la Somalie et un partage des moyens militaires. Des frégates armées, chargées de commandos et d’hélicoptères, protègent les bateaux de marchandises et d’aide humanitaire. Et aussi tous les bateaux de pêche qui viennent piller les eaux locales ! Les États-Unis se dotent eux de leur propre commandement. Les accords signés avec les représentants du Gouvernement Fédéral de Transition permettent dorénavant à ces bateaux militaires de pénétrer dans les eaux somaliennes. Aux navires européens et étasuniens, viennent s’ajouter des russes, des chinois et des indiens. La lutte contre la piraterie au large de la Somalie se structure au niveau international, des centres de renseignements sont installés dans les pays limitrophes ainsi que des bases d’entraînement et de ravitaillement. L’augmentation des opérations militaires multiplie le nombre de morts et d’arrestations parmi les pirates. Huit pays (Djibouti, Éthiopie, Kenya, Madagascar, Maldives, Seychelles, Yémen, Tanzanie) acceptent sous certaines conditions – financières ou politiques – de juger les pirates qui leur sont remis par les différentes marines nationales qui patrouillent dans l’océan Indien. Des arrangements judiciaires sont trouvés et des financements internationaux sont débloqués pour réhabiliter les prisons du Somaliland et du Puntland pour pouvoir, à terme, y transférer tous les pirates arrêtés. Répondant à la pression internationale, les autorités du Puntland s’engagent dans une normalisation de leur politique maritime et sécuritaire, à grands coups de propagande et de dollars. Par exemple, dès mars 2009 des jeunes sont réunis dans un stade afin de jurer sur le Coran qu’ils ne deviendront pas pirates, et en 2010 une Force de Police Maritime du Puntland voit le jour avec l’aide de sociétés de sécurité privées. Les autorités traditionnelles – anciens ou religieux – dénoncent régulièrement les méfaits de la piraterie qui, selon elles, est contraire à l’islam et suscite l’usage de drogue, d’alcool et de la prostitution. Al-Shabaab aussi tente de s’opposer au phénomène de la piraterie. Sous l’œil bienveillant de l’Arabie saoudite – qui n’a toujours pas digéré l’affaire du Sirius Star – les miliciens islamistes prennent en mai 2010 le port de Harardhere et en chassent les quelques pirates. Pour autant, les attaques ne cessent d’augmenter : 219 en 2010 et 237 en 2011. Les primes d’assurance des armateurs sont multipliées par quatre et la lutte contre la piraterie représente un coût estimé à seize milliards de dollars. En mars 2012, l’autorisation est donnée aux militaires d’Atalante de faire des opérations à terre pour détruire des bases pirates ou libérer des marins. Ce quadrillage militaire du golfe d’Aden et des côtes somaliennes a réduit le nombre d’actes de piraterie qui chute à une trentaine en 2012. La technologie et les moyens déployés sont énormes : drones, canons à son ou lasers aveuglants viennent compléter l’arsenal juridique et répressif. Depuis la mise en route d’Atalante, de nombreux pays européens s’y sont joints : en 2013, une vingtaine fournissent matériels et militaires. Selon les chiffres pour 2013 du Bureau Maritime International (BMI), sept bateaux et 113 marins restent encore entre les mains de pirates somaliens.

Entre 2008 et 2011, près de 2000 pirates ont été arrêtés, une centaine tués – près de 300 selon certains – et autant de blessés lors d’interventions militaires internationales. En 2011, un peu plus de 1000 pirates somaliens sont emprisonnés dans le monde, répartis dans une vingtaine de pays. Plus de 600 d’entre eux dans des pays africains, Kenya et Seychelles en tête. Au Puntland, entre 2006 et 2011, 240 peines de prison (entre trois et dix-huit ans) et une peine de mort non appliquée ont été prononcées. L’Union européenne et une agence de l’ONU aident à la construction de deux prisons de 500 places au Somaliland et au Puntland, et à des rénovations. Aux huit pays acceptant de juger et d’emprisonner des pirates somaliens vient s’ajouter l’île Maurice en 2011. Les chiffres disponibles sont peu fiables et ne correspondent pas souvent les uns aux autres, suivant les sources : que ce soit le nombre réel de tués, d’arrêtés et de prisonniers, ou celui concernant les attaques référencées. Bien désarmés face au déploiement de cette force internationale, les groupes de pirates ont très rarement tenté de négocier la libération de plusieurs d’entre eux, comme en 2011 lors de l’arraisonnement de bateaux indiens échangés contre des pirates prisonniers en Inde. En 2013, le nouveau gouvernement somalien a proposé une amnistie pour les « petits » pirates, du moins ceux présents sur son territoire…

Mais qui sont ces pirates ? Il est impossible de généraliser sans tomber dans le cliché car le phénomène de la piraterie en Somalie a évolué au fil des années, tant dans ses conditions que dans ses motivations. Sur les côtes somaliennes, le pillage des bateaux échoués est une pratique que les Britanniques découvrent à leur dépens au début du XIXéme siècle. Dans les années 80, l’arraisonnement de navires est une arme politique utilisée par le Mouvement National Somali (MNS) pour maintenir le blocus du port de Berbera dans le Somaliland, et ainsi perturber l’activité économique de toute la Somalie. Au lendemain de l’effondrement de l’État somalien, les premiers actes de piraterie sont l’œuvre de pêcheurs, tentant de chasser et de rançonner les bateaux venant des pays alentour. Ils sont une réponse directe à cette concurrence face à laquelle les pêcheurs somaliens se retrouvent désarmés. Les communautés de pêcheurs créées par les déplacements forcés de nomades lors des sécheresses passées sont particulièrement touchées par cette nouvelle donne et peinent à s’adapter. Dans le Somaliland et le Puntland, les marins sont un maillon du commerce – illégal ou non – de marchandises. Ceux qui ne peuvent vivre de la pêche se proposent pour des passages de réfugiés clandestins somaliens, érythréens et éthiopiens – dont des centaines se noient tous les ans – fuyant vers le Yémen. Quelques pillages d’épaves, dont la pratique ne nécessite pas de connaissances maritimes particulières, sont aussi signalés au cours des années 90. Les côtes du Somaliland – créé dès 1991 – sont très rarement une zone de piraterie. La méfiance des pêcheurs étrangers, l’amélioration de la sécurité à bord des bateaux et la mise en place d’un Puntland autonome ont largement façonné les formes de la piraterie. Il est sans doute plus juste d’employer le terme de « piraterie » au pluriel, sans réussir à en définir exactement les différentes formes. La superposition d’une piraterie de pêcheurs à des attaques contre des navires de commerce, toujours plus nombreuses, a créé des logiques d’enrichissement. La collusion entre certains lignages, les autorités du Puntland et des entreprises de pêche a généré des revenus énormes par un système de licences attribuées de manière préférentielle pour les zones de pêche, de détournements de bateaux et de revente de leurs marchandises, d’exportations clandestines de charbon de bois et de divers trafics. Une partie des pêcheurs sont intégrés dans des milices maritimes chargées de protéger ce commerce dans le golfe d’Aden. Ils ne méritent alors plus le nom de pirates mais plutôt celui de vigiles ! Mélangeant tous les actes de piraterie, quels qu’en soient les auteurs, les « experts » estiment à environ 5000 le nombre de personnes liées aux différentes pirateries. À côté (mais sans doute avec une frontière poreuse) de la piraterie organisée dans des cercles proches du pouvoir au Puntland existent de petites communautés. Celles qui sont chassées par la politique anti-pirates et s’installent le long de la côte de l’océan Indien, celles qui se créent en vue de préparer une attaque, celles issues de groupes de pêcheurs, celles qui se débrouillent… Il y a entre huit et quinze groupes de pirates le long de la côte de l’océan Indien, qui vont des réseaux de pêcheurs qui font de petits raids ponctuels à des groupes plus organisés, voire permanents tels la Garde-Côte Volontaire Nationale autour de Kismayo et Merca ou les Marines Somali autour du port de Eyl dans le sud du Puntland. La piraterie est une activité saisonnière. Même lorsqu’elle est le fait d’un petit groupe, elle nécessite une logistique et une organisation minimum. Ainsi, d’après certains récits, les rançons peuvent être redistribuées à hauteur de 50 % pour les pirates, 25 % pour les intermédiaires (traducteurs, approvisionnement, gardes, transport, etc.), 20 % pour les investisseurs et 5 % pour les familles de pirates morts ou arrêtés. De fait, de nombreux villageois proches de ports ou de zones de mouillage participent à la logistique. Pour la libération du Ponant en 2008 – un bateau de croisière de luxe français – la rançon versée s’élève à environ 2 millions de dollars. D’après des témoignages, les villageois ayant participé à la logistique ont touché plus de 10 000 euros pour leur aide et 50 dollars ont été donnés à chaque famille. Le soutien des villageois n’est pas motivé exclusivement par des raisons économiques mais aussi par la bonne image entourant les pirates. La pollution des eaux, le pillage des ressources halieutiques, l’absence d’autorité étatique et les nécessités de la survie ont alimenté un discours qui fait de ces pirates des « hors-la-loi » acceptables et acceptés, des redresseurs de torts. Ceux que certains aiment à qualifier de « bandits sociaux ». D’autres utilisent le triste terme de garde-côte pour s’auto-désigner ! De 150 000 dollars en échange des bateaux de pêche et de marchandises dans les années 90, les rançons se montent maintenant pour certaines à plusieurs millions de dollars. Pour l’année 2008, la comparaison entre le montant des fonds venant des migrants via les hawilad (une centaine de millions de dollars), le budget de l’État du Puntland (quinze millions) et le revenu des rançons (environ 100 millions) montre que celles-ci sont un facteur important de l’économie de l’ex-Somalie. Si cette manne financière bénéficie grandement aux investisseurs, à des réseaux « mafieux » ou à des enrichissements individuels rapides, elle profite aussi plus largement à la population. Les marchandises et les produits locaux sont échangés contre de l’argent et les services nécessaires aux pirates (gardes, cuisiniers, traducteurs, transporteurs…) sont des opportunités de gagner quelques dollars de plus. Les rares témoignages de pirates capturés que j’ai pu lire expliquent des parcours différents mais aux profils semblables. Qu’ils soient pêcheurs reconvertis ou prolos n’ayant jamais mis les pieds sur un bateau, qu’ils soient du coin ou venus de l’autre bout de la Somalie, tous sont de jeunes hommes – moins de 30 ans – , sans qualification, issus de familles pauvres ou appauvries par la guerre, à la recherche d’un travail salarié. Hormis l’assaut du bateau, il est nécessaire de garder les marins prisonniers, de les nourrir, ainsi que les pirates et leurs assistants… La piraterie repose donc sur une multitude de tâches qui fournissent autant de petits boulots et entretiennent une part de l’économie locale. La participation de femmes aux réseaux de piraterie est cantonnée à la logistique (nourriture et soins) ou, pour celles qui font du commerce de détail, aux ventes qu’elles font des produits nécessaires aux pirates. La piraterie offre des possibilités de boulots pour quelques jeunes venus d’autres régions de Somalie, sans référence aux clans. Inutile d’idéaliser car des témoignages font aussi mention de villageois plutôt hostiles, non pas aux pirates en tant que tels, mais aux désagréments qu’ils apportent…

La France a arrêté 22 Somaliens pour des actes de piraterie contre quatre bateaux de plaisance français : le Ponant en avril 2008 et le Carré d’As en septembre, le Tanit en avril 2009 et le Tribal Kat en septembre 2011. Pour le Ponant, sur les six personnes jugées en juin 2012, deux sont acquittées, une est libérée car la détention provisoire couvre la condamnation à quatre ans de prison, deux autres sont condamnées à sept ans et une – la seule à avoir reconnu sa participation – à dix années. Dans l’affaire du Carré d’As, cinq inculpés sont condamnés en novembre 2011, en première instance, à des peines de quatre à huit ans de prison et un sixième acquitté. La prison a considérablement abîmé psychologiquement l’un des Somaliens qui est déclaré « inapte psychiquement » à être jugé lors de la confirmation des peines par la Cour d’Appel en 2013. Lors du procès en octobre 2013 pour l’affaire du Tanit, au cours de laquelle les militaires français ont tué l’un des quatre plaisanciers – ce qu’ils ont eu du mal à reconnaître – et deux Somaliens, trois personnes sont condamnées à des peines de neuf années de prison. La date du procès des sept Somaliens accusés pour l’abordage du Tribal Kat n’est pas encore fixée. Il se peut que les peines soient encore plus sévères car l’un des deux plaisanciers est mort lors de l’abordage par les pirates, avant l’intervention des militaires espagnols qui les ont arrêtés.

carte2013Économie & survie

L’effondrement de l’État somalien a permis l’émergence d’une économie de guerre civile sur les décombres des réseaux existants. Puis, très rapidement, grâce aux réseaux financiers des hawilad, des hommes d’affaires et des commerçants ont restructuré de larges secteurs commerciaux, loin de toutes contraintes ou règlements étatiques. Une situation à faire rêver un libertarien ! Ainsi, à côté d’une économie informelle, se développent de nombreuses entreprises privées : transport aérien, téléphonie, internet, écoles ou cliniques. Par exemple, dès 1997, une université privée voit le jour à Mogadiscio, puis une autre en 2002. Trois ans plus tard, une fondation privée en finance une à Kismayo. Évidemment, ce sont les plus riches qui peuvent en bénéficier, les pauvres se contentent des structures mises en place par la multitude d’organisations humanitaires et caritatives dans les domaines de la santé ou de l’éducation. Au Somaliland et au Puntland, l’économie s’est structurée sur un modèle plus classique dans lequel le secteur public occupe une part importante. Les premières universités ouvertes dans ces deux pays en 2004 sont publiques. Cette absence de toute réglementation étatique ou de contraintes administratives n’est pas synonyme de paradis des libéraux car, et certains l’ont appris à leurs dépens, d’autres règles se sont instaurées. Celles issues de la situation post-guerre civile qui mélangent les clans, les intérêts économiques, les positions politiques, les forces militaires en présence… Il n’y a pas absence mais multiplication des interlocuteurs ! Malgré l’augmentation des prix dans l’ensemble de l’ex-Somalie lors de la « crise » de 2008, l’économie locale a pu rapidement s’adapter. Les nouveaux riches et la classe moyenne urbaine qui ont émergé depuis le début des années 2000 sont une petite part des quelques 9,8 millions de Somaliens, estimés en 2008. Plusieurs dizaines de milliers d’entre eux fuient alors la misère pour se réfugier au Yémen (50 000 en 2008 contre 28 000 en 2007). Les quelques chiffres disponibles donnent entre 180 et 350 morts par mois, dans cette période, lors des tentatives de traversées de « boat-people » à partir de Bossasso. Le Somaliland se vante même de sa prospérité relative et de sa bonne santé économique, malgré les embargos sanitaires successifs touchant le bétail, aidé par les « facilités financières » d’un gouvernement britannique qui officiellement ne le reconnaît pas en tant que pays. Globalement, les groupes armés ou les milices islamistes sont très peu interventionnistes dans les domaines de l’économie et – hormis quelques rares exceptions – les règles politiques qu’ils instaurent ne contredisent pas la bonne marche de l’économie marchande. Ils font confiance à leurs sponsors financiers, locaux ou internationaux, et en tirent profit… Pour 2013, les économistes estiment à 2 % le taux de croissance d’une économie somalienne dont 40 % des exportations sont fournis par l’élevage camelin. Le Fonds monétaire international (FMI) a même repris contact en avril 2013 avec les nouvelles autorités somaliennes. La dette de la Somalie envers le FMI étant de 360 millions de dollars, ce dernier s’est pour l’instant contenté de fournir des experts, à défaut de nouveaux prêts.

Depuis la déroute d’al-Shabaab et son repli dans certaines zones, l’installation du GFT a rétabli un ordre politique étatique qui rassure beaucoup d’investisseurs – somaliens ou non. En 2012 s’ouvre la première banque somalienne dans la capitale, une banque islamique. Des grands travaux sont lancés dans Mogadiscio afin de reconstruire les bâtiments détruits, de rouvrir des magasins, de susciter des activités culturelles, commerciales, sportives, etc. Cette activité économique crée de nombreux emplois dans des secteurs très divers. La chambre de commerce a enregistré près de 300 nouvelles entreprises en 2013. Le retour de toutes les organisations internationales à Mogadiscio et le manque de constructions font grimper les prix de l’immobilier, ce qui complique toujours plus le logement pour toutes celles et ceux qui vivent dans les quartiers les plus détériorés, les plus pauvres. En septembre 2013, des habitants de Mogadiscio résistent à plusieurs tentatives d’expulsion de leur quartier dans lequel les nouvelles autorités ont décidé la construction de nouveaux logements qui, évidemment, ne leur sont pas destinés. Le gouvernement somalien se vante d’atteindre dans un avenir proche un taux de croissance de 10 %. Dans le Somaliland et le Puntland, les entreprises de prospection de pétrole se ruent de nouveau sur les hypothétiques réserves du sous-sol. Ce « mirage de l’économie » cache la réalité de la misère. Comme dans tous les pays, il ne manque pas de produits de toutes sortes en Somalie, il manque l’argent aux plus pauvres pour y accéder !

carterefugiesLa sécheresse qui touche la Corne de l’Afrique en 2010 a de graves conséquences pour près de quatre millions de Somaliens du centre et du sud. Aggravée par la situation de guerre civile, la « crise alimentaire » – euphémisme pour parler de famine – qui en découle fait plus de 260 000 morts entre mai 2011 et avril 2012. Selon la même étude, les morts de la guerre sont au nombre de 290 000 pour la même période. L’ONU a déclaré la fin de la famine en 2012 et estimé qu’environ un tiers de la population a toujours besoin d’une aide alimentaire d’urgence, soit environ trois millions de personnes. En novembre 2013, le Puntland est touché par un cyclone et la région du Shabele par de fortes pluies. Cette situation fragilise encore un peu plus l’économie pastorale et explique la multiplication des accrochages locaux autour des points d’eau et de transhumances. D’après un organisme de l’ONU, les Somaliens « réfugiés » à l’extérieur de la Somalie (Somaliland et Puntland compris) sont estimés en 2013 à un peu plus de 1 million : 475 000 au Kenya, 230 000 au Yémen, 250 000 en Éthiopie, 20 000 en Ouganda et 20 000 à Djibouti. À ces chiffres il faut ajouter ceux qui ne dépendent pas de l’aide humanitaire et qui ne sont pas enregistrés en tant que réfugiés. L’Éthiopie estime qu’ils sont quelques 160 000 sur son sol. Quant aux « déplacés internes » en Somalie, ils sont plus de 1 million, dont la plupart vivent dans des zones urbaines. Pour la seule ville de Mogadiscio, en 2012, les réfugiés sont estimés à 370 000 personnes dont 40 % sont arrivés au cours des douze derniers mois. Parmi ces déplacés, les organisations humanitaires prennent en charge toutes les victimes « collatérales » de la guerre et des actions terroristes (plusieurs milliers par an blessées par des projectiles ou des explosions) et particulièrement celles touchées par les mines antipersonnel et des engins explosifs, vestiges de la guerre civile. En cinq ans, plus de 20 000 munitions non explosées et mines antipersonnel ont été détruites lors d’opérations conjointes entre des organisations internationales spécialisées et les autorités des différents pays issus de l’éclatement de la Somalie. La quantité de ce qu’il reste à détruire est évidemment inconnue ! Entre 1999 et la fin 2012, sur l’ensemble du territoire de l’ex-Somalie, les mines ont causé la mort de presque 1300 personnes et blessé plus de 2400 autres, la plupart gravement handicapées. À Mogadiscio, environ 850 de ces blessés vivent dans des conditions sociales et économiques très difficiles. Globalement, les mines sont présentes dans les zones frontalières entre l’Éthiopie, le Somaliland et l’ex-Somalie. Dans le nord, la création de l’État Khatumo en 2012, entre Somaliland et Puntland, se solde par la mise en place de nombreuses mines aux frontières.

Comme tous les clandestins, celles et ceux qui tentent de migrer et de s’installer à l’étranger sont à la merci des changements dans les politiques nationales en matière de frontières et de sécurité, et sont au centre des débats de politique intérieure de chaque pays. Dans le cadre d’une politique de lutte contre l’immigration clandestine, l’Arabie saoudite s’est lancée en décembre 2013 dans des rafles massives parmi les Somaliens. Ce pays ne dispose ni de législation sur la reconnaissance du statut de réfugiés, ni de possibilités de faire des demandes d’asile. En trois mois, plus de 26 000 Somaliens ont été expulsés de ce pays et renvoyés sur Mogadiscio, prenant de court les autorités somaliennes qui ne savent que faire de ceux originaires de zones du sud qu’elles ne contrôlent pas. Au Kenya, après les diverses attaques terroristes revendiquées par al-Shabaab, un discours sécuritaire visant les Somali est de retour. En avril 2014, plus de 3000 personnes sont raflées dans le quartier Eastleigh à Nairobi, surnommé « le petit Mogadiscio », puis regroupées dans un stade. Si la majorité sont relâchées, une centaine sont expulsées vers la Somalie pour « raison de sécurité » ou « défaut de papiers », une centaine d’autres sont incarcérées puis condamnées pour être en dehors des camps de réfugiés dans lesquels elles sont censées être strictement cantonnées. La recrudescence des attaques d’al-Shabaab contre le Kenya alimente régulièrement un discours xénophobe qui voit en chaque Somali un islamiste ou un délinquant, qu’il soit Somalien ou citoyen kényan, réfugié ou migrant, clandestin ou non. Au Royaume-Uni, il est prévu le « rapatriement » de plusieurs dizaines de milliers de clandestins somaliens vers le Somaliland, après un accord avec contrepartie financière entre les deux pays en début 2014.

Et puis il y a celles et ceux qui sont en chemin, quelque part entre la Somalie et un ailleurs imaginé meilleur. L’actualité récente a ramené la Somalie, du moins le sort des migrantes et migrants somaliens, sur le devant de la scène médiatique européenne avec la mort de 150 d’entre eux lors d’un énième naufrage de bateau au large de Lampedusa. Après les habituels discours pleurnichards et hypocrites, ils sont ajoutés au sinistre décompte des morts et ramenés à n’être « que » des clandestins. Anonymes. Aux autres, qui survivent au voyage, je leur souhaite bonne chance. Et peut-être en croiserai-je un ou une qui me parlera de la Somalie, vue de Somalie…

Encore quelques mots…

Je cite pêle-mêle des informations récentes et d’autres que je n’ai pas eu la place ou le temps de mettre dans ce livre… Des affrontements armés en avril 2014 entre le Puntland et le Somaliland dans les régions où la présence de pétrole est avérée. Déforestation des forêts d’acacias dans le Sool pour en faire du charbon de bois depuis 1992. Action de solidarité avec des pirates somaliens au printemps 2012 en Allemagne. Dans le Jubbaland, des centaines de Bantou somaliens sont chassés de chez eux depuis fin 2013. Assassinat de deux députés en Somalie en avril et attentat sanglant dans deux bus au Kenya en mai 2014, revendiqués par al-Shabaab. Retrait de l’ONG Médecins Sans Frontières (MSF) en août 2013 après l’assassinat de plusieurs de ses membres. Rôle de l’Érythrée dans le jeu politique somalien depuis la fin de la guerre d’indépendance contre l’Éthiopie. La Société générale d’importation du khat (SOGIK), principale entreprise de Djibouti dans les années 90. Épidémie de fièvre de la vallée du Rift dans le début des années 2000, touchant le bétail et entraînant plusieurs embargos sanitaires. Tentative et échec de l’armée française pour libérer un prisonnier – membre des services de renseignement français – retenu par al-Shabaab, et tué lors de l’opération. Rôle grandissant de la Turquie dans le domaine pétrolier et ouverture d’une ligne aérienne entre Mogadiscio et Istanbul. Plusieurs blessés fin mai 2014 lors d’un attentat à la grenade dans un bar de Djibouti fréquenté par des militaires de la force Atalante.

Mais aussi la musique somalienne et la poésie, passées et actuelles. Les peintures rupestres au Somaliland. Les voyages de Rimbaud dans la Corne de l’Afrique. Le rap anti-islamiste d’un groupe kényan. Les quelques romanciers somaliens traduits en français ou les romans et récits dans cette langue autour de la Somalie. Le shax, un jeu de plateau que je n’ai pas encore expérimenté. Et pour celles et ceux qui sont vraiment curieux, l’âne sauvage de Somalie, une espèce en voie de disparition.

250 ruines moga

  • Série radiophonique autour du livre


    Série radiophonique diffusée sur Radio Galère (88.4 FM à Marseille) dans l'émission Haine des Chaînes. Elle est construite à partir d'une discussion enregistrée entre l'auteur et deux lectrices. Cet échange est agrémenté d'extraits du livre.

    Épisode 1
    Géographie de la Corne de l'Afrique, aperçu de l'organisation sociale qui a ses spécificités (clans et castes), ses banalités (racisme et sexisme) et ses mutations (empires, sultanats, colonisation).

    Épisode 2
    De 1961 à 1991, l'éphémère existence d'un État

    Épisode 3
    Après la chute de la dictature en 1991, début des guerres civiles et interventions internationales

    Épisode 4
    Les années 2000, tribunaux islamiques, piraterie et camps de réfugiés

    Épisode 5
    Méthodologie du livre et de l'émission

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